Sep 11, 2026 | Les Premiers Moments

Loi Duplomb 2 : quels dangers présente l’acétamipride pour le fœtus ?

Adoptée par l’Assemblée nationale en juillet 2026, la loi Duplomb 2, officiellement nommée “loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole”, entendait dans sa première version « lever les contraintes » pesant sur le métier d’agriculteur. Le texte, très controversé, réautorise notamment l’utilisation de certains néonicotinoïdes, dont l’acétamipride. Utilisé pour certaines cultures de betteraves, cerises, noisettes ou pommes, ses potentiels effets sur l’environnement et la santé suscitent de fortes inquiétudes.

« Beaucoup de pesticides, y compris l’acétamipride peuvent agir à très faible dose. Heureusement, ce n’est pas parce qu’on est exposé qu’on va forcément développer des maladies, ou que notre futur bébé aura une malformation. Mais disons que le risque est là », explique le Dr Michel Campano, coprésident de l’association Alerte médicale sur les pesticides et perturbateurs endocriniens (AMLP). Plusieurs travaux et agences ont notamment alerté sur sa toxicité pour les abeilles et autres pollinisateurs, tandis que la question de ses conséquences sur la santé humaine, particulièrement chez les femmes enceintes, les nouveau-nés et les jeunes enfants, fait encore l’objet de recherches.

Un pesticide tueur d’abeille

Présents dans l’agriculture pour lutter contre les insectes ravageurs, les néonicotinoïdes constituent un ensemble de substances chimiques de la famille des insecticides. Parmi eux, le fameux acétamipride : classé comme toxique en cas d’ingestion (H301), il est considéré de toxicité aiguë selon le Système général harmonisé de classification et d’étiquetage des produits chimiques (SGH).

Ces substances sont appliquées sur les semences, sous forme de granulés ou par pulvérisation, et circulent dans l’ensemble de la plante, des racines jusqu’aux feuilles. Elles peuvent ainsi se retrouver dans le pollen et le nectar, exposant directement les insectes pollinisateurs. À certaines doses, leur effet neurotoxique peut provoquer leur intoxication.

Face à ces risques, l’Union européenne a progressivement restreint l’usage des néonicotinoïdes. En France, leur utilisation agricole était interdite depuis 2018. La loi Duplomb prévoit désormais la réintroduction de l’acétamipride pour certaines cultures, ravivant le débat sur les conséquences sanitaires et environnementales de ces pesticides.

L’acétamipride est-il dangereux pour le fœtus ?

S’il est prouvé que l’acétamipride est toxique, on ne sait pas encore précisément à quel point il peut l’être pour l’humain et moins encore, pour le fœtus. « Il y a déjà plein de pesticides dans l’environnement. Ce néonicotinoïde ne fait qu’aggraver une situation qui est déjà grave », déplore le Dr Campano. « Ces substances présentent des risques, notamment lorsqu’on est plus vulnérable, comme lors d’une grossesse. »

Une étude sur les néonicotinoïdes et le placenta (2022), publiée dans Environmental Science & Technology démontre que l’acétamipride passe librement du sang maternel au sang du cordon ombilical. Le pesticide passerait donc la barrière placentaire et pourrait contaminer le fœtus. Plusieurs papiers comme celui paru dans la revue Environnemental Health atteste de la présence de plusieurs néonicotinoïdes, dont l’acétamipride, dans le liquide céphalorachidien, le plasma et l’urine des enfants : « Nos données suggèrent que la contamination par de multiples néonicotinoïdes n’est pas seulement un danger pour l’environnement, pour les insectes non ciblés tels que les abeilles, mais aussi potentiellement pour les enfants. »

L’Efsa (l’Autorité européenne de sécurité des aliments) a conduit, en 2024, une évaluation approfondie des propriétés toxicologiques de l’acétamipride. Sur son site, elle assure avoir tenu compte des recherches du Dr Junko Kimura-Kuroda sur l’impact de l’imidaclopride et de l’acétamipride sur les cellules nerveuses ou encore, des données existantes sur les dommages que l’acétamipride pourrait causer au cerveau. Le groupe PPR (groupe scientifique chargé d’évaluer les risques des produits phytopharmaceutiques et de leurs résidus) de l’EFSA a constaté qu’en effet, « l’acétamipride et l’imidaclopride peuvent affecter de façon défavorable le développement des neurones et des structures cérébrales associées à des fonctions telles que l’apprentissage et la mémoire. » Elle estime que « les préoccupations pour la santé suscitées par l’examen des données existantes étaient légitimes. » Tout en ajoutant, que « les éléments de preuve disponibles sont limités et recommande que des recherches additionnelles soient menées pour fournir des données plus solides. »

S’il y a de très nombreux indices, on manque encore d’études d’ampleur et des incertitudes demeurent, notamment sur le rôle de l’acétamipride dans la neurotoxicité développementale. Dans l’attente de résultats probants, l’Efsa a tout de même préféré baisser la dose journalière admissible (DJA) d’acétamipride en passant de 0,025 mg par kilo de poids corporel par jour à 0,005 mg/kg de pc/ jour et même de 0,0001 mg/kg/jour concernant les enfants. « Ce que dit l’Efsa, c’est qu’on n’a pas la certitude que ça n’a pas d’effet sur le neurodéveloppement », explique Jean-Marc Bonmatin dans un article pour Reporterre. « Mais on en sait assez selon moi pour appliquer le principe de prévention. »

Un effet cocktail dangereux

Au-delà de l’acétamipride, c’est surtout « l’accumulation qui est dangereuse », explique le Dr Campano. Les populations du monde entier sont continuellement exposées à une multitude de pesticides, lorsqu’elles mangent ou respirent à proximité des zones agricoles. À titre indicatif, en France, 31,7 traitements phytosanitaires sont appliqués, rien que sur une pomme. Il s’agit essentiellement de fongicides, d’insecticides et d’herbicides. « La toxicologie réglementaire étudie produit par produit et indique des taux à ne pas dépasser. Alors que dans la vraie vie, on est exposé à un cocktail de substances. Un pesticide tout seul peut n’a pas forcément d’impact alors qu’à plusieurs, ils peuvent vraiment faire des dégâts. Même s’ils sont en dessous des seuils. »

Alors quel impact peut avoir ces mélanges de toxines, sur la santé et plus encore, sur la santé d’un fœtus ? Une étude menée en Argentine et publiée dans la revue Chemosphere (2025) alerte sur les effets possibles de l’exposition à plusieurs pesticides pendant la grossesse. Des traces de pesticides ont été retrouvées dans 81 % des échantillons d’urine de près de 90 femmes enceintes. Au total, environ 40 composés chimiques différents ont été détectés. Les chercheurs ont observé que les femmes dont le fœtus souffrait d’un retard de croissance avaient davantage de pesticides dans leurs urines. Selon une étude de chercheurs de l’université d’Amiens (2025), l’exposition prénatale et postnatale aux pesticides sur les nouveaux-nés et les nourrissons instaure des risques comme des retards de croissance, des naissances prématurées, des malformations, des troubles neurodéveloppementaux, des troubles cognitifs à long terme, des cancers pédiatriques et des dysfonctionnements métaboliques comme l’obésité.

Si l’acétamipride n’est pas directement incriminé, des substances prétendument sans danger et à faible dose, peuvent devenir nocives lorsqu’elles sont mélangées. Et pour le moment, on manque de données sur la façon dont les différents mélanges interagissent in utero, chez l’enfant ou chez l’adulte.

Quelle utilisation va-t-on en faire ?

« Il ne faut pas que les parents paniquent pour autant », assure le Dr Campano. Car ces insecticides devraient être utilisés dans un cadre très strict et surveillé. « Cette loi ouvre la possibilité de dérogation. Ça veut dire que si certains agriculteurs sont en difficulté par rapport à des ravageurs, ils pourront demander une autorisation pour utiliser des néonicotinoïdes. » Cette dérogation concerne quatre filières : la betterave, la cerise, la pomme et la noisette. La mesure prévoit d’aménager une dérogation d’un an, renouvelable deux fois, pour un usage unique. « Mais ce n’est par parce qu’il la demande qu’ils vont forcément l’avoir. »

Désormais, c’est l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) qui pourra, sous certaines conditions, déroger à l’interdiction d’utiliser ce pesticide. À condition, d’observer « l’absence de risques significatifs pour la santé humaine ou de dommages graves et irréversibles à l’environnement », selon l’amendement. Elle vise « à faire face à une menace grave compromettant la production » et si « les solutions alternatives à l’utilisation de ces produits sont inexistantes ou manifestement insuffisantes. »

Pourtant, d’autres solutions existent pour préserver les cultures : l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) a réalisé en 2019 une longue enquête concernant les alternatives aux néonicotinoïdes. Selon elle, « dans 78 % des cas, au moins une méthode alternative non chimique peut d’ores et déjà remplacer les néonicotinoïdes. » Avant d’ajouter que ces solutions demandent des recherches de terrain supplémentaires, et certaines, « encore onéreuses du fait d’un marché limité, demanderont également à être subventionnées. » En d’autres termes, pour des solutions naturelles soient mises en place, une impulsion des pouvoirs publics et politiques est nécessaire.

Comment se protéger de l’acétamipride ?

Si les études existantes mettent en avant des risques probables, notamment pour la femme enceinte et son fœtus, elles ne permettent pas de dire précisément dans quelles mesures l’acétamipride est responsable, surtout aux niveaux d’exposition telles que rencontrées dans la vie réelle.

Alors quoi faire pour protéger sa santé quand on est enceinte ? Si les agriculteurs sont les plus exposés, pour les autres, « c’est par l’alimentation qu’on se contamine. Quand on est dans une période de vulnérabilité, comme quand on est enceinte, il faut au maximum manger bio », conseille le Dr Campano. Selon une des rares études sur le sujet (2018), chez les consommateurs réguliers d’aliments bio, les risques de développer un cancer seraient réduits de 25 % comparés aux consommateurs plus occasionnels. « Bien que le lien de cause à effet ne puisse être établi sur la base de cette seule étude, les résultats suggèrent qu’une alimentation riche en aliments bio pourrait limiter l’incidence des cancers », précise toutefois Emmanuelle Kesse-Guyot, directrice de recherche à l’Inra et coauteure de l’étude.

« Il y a quand même un consensus scientifique par rapport aux pesticides : il faut a minima être aussi précautionneux surtout avec les plus fragiles », affirme le Dr Campano. Lui conseille de respecter la règle des 4V :

  • Manger Vrai, c’est-à-dire des produits bruts et non transformés
  • Manger Varié
  • Manger Végétal
  • Manger Vivant, c’est-à-dire des aliments issus d’une agriculture biologique

En somme, manger sain et équilibré, autant que possible, et plus encore quand on est enceinte.